Repas de la « Libre Pensée » 
 
vendredi 10 avril 2009


Intervention de Sylvain DALLA-ROSA sur le curé Meslier.
Je tiens, tout d’abord, à remercier  Alain Tournafol  pour l’organisation de cette soirée. Cela peut paraître  paradoxale  d’évoquer la mémoire du curé Jean MESLIER dans cette réunion organisée par la « Libre Pensée » qui professe un athéisme militant. Mais, quand je vous aurai présenté les écrits de ce curé de campagne, vous allez mieux comprendre pourquoi il était important de le mettre à l’honneur en cette journée du vendredi saint et particulièrement  ici, dans les Ardennes.
Le curé Meslier fait partie des figures ardennaises, pratiquement méconnues, mais qui a, incontestablement, marqué l’histoire. D’ailleurs, il convient de s’interroger sur les raisons pour lesquelles on ne célèbre pas plus dans notre département ce curé alors qu’il a une renommée internationale. A part quelques rues qui portent son nom, dont une à Charleville-Mézières, et une plaque dans son village, rien n’est fait pour faire connaitre l’œuvre de Jean Meslier.

Alors, qui était Jean MESLIER ? Il vécut de 1664 à 1729 et obtint à l’âge de 24 ans, la responsabilité de la paroisse d’Etrépigny / Balaives à 10 kms de Charleville. Cette chaire, il la garda toute sa vie et il y mena une existence paisible.

Ce n’est donc pas son action en tant que prêtre qui le rendit célèbre mais la rédaction d’un texte qu’il intitula « Mémoires des pensées et sentiments de Jean Meslier ». Ce texte qu’on présente souvent comme son testament, il le rédigea en 3 exemplaires et le légua à ses paroissiens. Il n’imaginait probablement pas le retentissement de ses écrits puisqu’aujourd’hui, 280 ans après sa mort, nous sommes encore réunis pour en parler. Il mourut donc à l’âge de 65 ans et c’est seulement après son décès que son texte fut découvert. Dans celui-ci, il y développa un athéisme particulièrement fort. Et pour vous situer la violence du propos, mais il ne faut pas oublier que nous étions au 18e siècle peu de temps avant la Révolution française,  je voudrais citer un extrait du texte. Meslier écrivait « Je voudrais, et ce sera le dernier et le plus ardent de mes souhaits, je voudrais que le dernier des rois fut étranglé avec les boyaux du dernier prêtre". Mais au-delà de son athéisme viscéral ce qui le fit le plus remarquer ce ne sont pas ses critiques de la religion. Meslier ne fut pas seulement un de ces innombrables prêtres qui contestèrent la hiérarchie cléricale ou un de ces membres du bas clergé qui se désolidarisèrent de leur ordre pour épouser les luttes de la paysannerie pauvre. Non son œuvre est sans commune mesure avec une simple contestation religieuse ou sociale. Ce qui fait de Meslier un penseur hors du commun, c’est la partie de son texte ou il échafaude une société de justice et son appel à l’union des peuples pour renverser les oppresseurs. Pratiquement 70 ans avant la révolution Française de 1789, Meslier était déjà sur la conception d’une autre société que celle dans laquelle il vivait. C’est avec Jean Meslier que la philosophie, pour la première fois de toute son histoire, s’assigne comme fin de révolutionner le monde pour libérer l’Humanité. En cela il a jeté les bases du matérialisme, voire du communisme et bien des écrivains, des penseurs progressistes lui ont rendu hommage. Dans la pensée révolutionnaire Meslier fut un précurseur bien avant K. MARX de la lutte des classes. Avant Meslier, la paysannerie pauvre n’était porteuse d’aucun projet global et d’aucune vision de la société permettant  l’émancipation du peuple. Une des forces de Meslier fut justement dans son testament de mettre en cohérence l’unité des forces laborieuses et la nécessité de produire un projet révolutionnaire.
Avec son écrit il est donc un des premiers porte-parole des classes opprimées et à son époque il s’agissait principalement de la paysannerie. Cela fait de lui, certainement plus que tout autre matérialiste français, un précurseur du marxisme.

Concernant sa contestation de la religion, Jean Meslier articule son argumentation sur 8 principes pour en montrer toutes les incohérences. Je veux en citer quelques uns :
1 – Les religions sont innombrables et chacune d’elles affirme détenir la vérité et présente les autres comme des erreurs
2 –  Toutes les religions reposent, non sur le principe de la connaissance mais au contraire sur une croyance aveugle appelée la foi. Aucune preuve scientifique ne vient étayer les événements surnaturels comme les miracles
3  –   La fausseté des prétendues visions et révélations divines
4 – Réfutation de la valeur des prophéties. Les prophètes sont des imposteurs. Par exemple, toutes les prophéties de l’ancien testament ne se sont aucunement réalisées.

Vous le constatez, les critiques émises par Jean Meslier sur les religions sont très fortes. Et c’est une des raisons pour lesquelles, il dit ne pas avoir publié sont testament pendant sa vie. Il s’explique en disant notamment, je cite : « Il ne m’aurait pas été permis et qu’il aurait été d’une trop dangereuse et trop fâcheuse conséquence de dire ouvertement, pendant ma vie, ce que je pensais de la conduite et du gouvernement des hommes, de leurs religions et de leurs mœurs, j’ai résolu de vous le dire après ma mort ».

Vous comprendrez à la lecture du testament de Meslier que le clergé de l’époque comme la bourgeoisie n’avait aucun intérêt à publier un tel brûlot.

Le curé Meslier est considéré, à juste titre comme un précurseur du siècle, des lumières qui suivit sa mort. Il circula pendant longtemps sous le manteau des copies de son testament jusqu’à ce que des extraits et une analyse soit repris par Voltaire. Certains considèrent d’ailleurs que dans cette affaire Voltaire ne fit pas preuve d’objectivité. Mais le texte était lancé publiquement et il devait se répandre dans nombre de pays. Le testament de Meslier n’a été édité officiellement en France qu’en 1970, soit 250 ans de semi clandestinité.

La consécration de Jean Meslier fut certainement en 1917, quand une commission bolchévique issue de la révolution russe d’octobre choisit vingt précurseurs du communisme pour graver leurs noms sur un obélisque de granit implanté dans le parc Gorki à Moscou. Lénine lui-même ratifia le choix.

Voilà quelques éléments sur ce personnage historique et glorieux de nos Ardennes. Pour être complet, je dois vous dire qu’un court métrage sur Meslier a été tourné en 2007 par le réalisateur Alain DHOUAILLY dans les Ardennes. Ce documentaire a été proposé aux chaînes publiques, pour l’instant sans résultat. J’espère que cette brève présentation  vous aura donné envie de vous plonger plus profondément dans les écrits de Jean Meslier.
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